Comment la Sibérie fut-elle une initiation au portrait?

Bernard Grua Photographe Siberie Portrait
Dans un précédent texte, j’ai présenté comment l’immensité sibérienne m’a transformé de l’état de voyageur photographe en celui de photographe voyageur. Ici, je vais expliquer pourquoi cette contrée m’a conduit à devenir un photographe portraitiste. Voilà, une conséquence inattendue de cet endroit du monde si austère mais si accueillant, une des dernières vraies et attachantes terres d’aventure.

Ce texte est le troisième récit des chemins de traverse d’un parcours photographique.

Découverte inconfortable du rite de la « Fotosessiya » en Russie

Russie: Souzdal, anneau d’or

En Russie, je fus surpris par une pratique que je n’avais pas observée en France, ni même ailleurs. Les personnes, principalement les femmes et les jeunes filles, avaient pour habitude de se faire prendre en photo bien avant la systématisation des «selfies» sur téléphone mobile. Elles choisissaient les beaux endroits, que j’aurais préférés dégagés. Elles se maquillaient. Elles posaient. Elles me demandaient quelquefois de les prendre en photos. Relativement réservé, je vivais ces requêtes plutôt comme une contrainte, voire une forme de narcissisme, qui m’était inconfortable. Il me faudra quatre ans pour comprendre que cet état d’esprit pouvait, aussi, être une opportunité.

Russie: Yaroslavl – Kolomenskoye (Moscou) – Rostov Veliky

Je me souviens, notamment, de Katerina Simonova, de Saratov, lors de notre retour des Monts Saïan vers Irkoutsk. Elle demanda à Andrey de lui faire une фотосессия (« session photo ») sur les bords du Baïkal. Je n’en revenais pas de la voir sortir son rouge à lèvre, son fond de teint, son mascara.


Nous avions vécu plus de dix jours sous une pluie quasi ininterrompue, glissants dans la boue ou hébétés et recroquevillés au sommet d’une montagne, dans un orage d’apocalypse. Nous avions littéralement usé et ensanglanté nos postérieurs sur les selles impossibles, qui harnachent les chevaux bouriates. Nous avions poussé nos montures dans des rivières en crue.

Nous avions dévalé des flancs d’éboulis abrupts où ne voulaient pas s’engager nos équidés. Nous devions prendre leurs brides pour les entraîner derrière nous, au risque qu’ils ne chutent sur notre dos. Lorsque le ciel se dégageait, nous étions dévorés par les moustiques et les taons. Pour nous venger, le soir sous la tente, nous les écrasions grâce au froid qui les paralysaient. Et voilà notre aventurière redevenue une touriste, pensais-je. Non, Katerina était russe, tout simplement. Elle avait raison. Peu nombreux sont ses compatriotes ayant vu le lac Baïkal, la «perle de Sibérie». Ils la revendiquent, pourtant, comme une merveille emblématique de la Russie. C’était une mémoire qu’il fallait garder. Katerina disposait d’un photographe de talent, Andrey Bezlepkin, dans un des cadres les plus grandioses qui soient au monde. Deux ans après, je devais faire une session photo, avec cette amie et avec sa mère, à Sainte Barbe du Faouët, en Bretagne. Mais n’anticipons pas.

Portraitiste par accident

Un samedi de septembre 2009, j’étais à côté de Cadix, à Arcos de la Frontera. Je me promenais dans ce «pueblo blanco» perché sur un éperon entouré de falaises. J’essayais de faire quelques images tout en visitant les endroits remarquables et en profitant de la vue. Je suis entré dans un beau bâtiment, qui était ouvert, « El Centro de Interprétation ». Il n’y avait personne. Je me promènais dans les salles. Tout à coup, une jeune femme entra dans la pièce et me dit, « Ah, tu es là. Il me semblait bien qu’il y avait quelqu’un ». En espagnol, on tutoie. Eva Martinez Ortiz, c’est ainsi qu’elle s’est présentée, était en charge de l’accueil. Elle m’expliqua l’histoire de La « Molinera y el Corregidor », thème principal de ce musée. Elle me dit: « Si tu aimes la photo et l’Andalousie, tu dois venir à la Feria de San Miguel à la mi octobre ». Ce fut une révélation esthétique et humaine d’un patrimoine culturel vivant.

Lors de la Feria d’Arcos de la Frontera, j’ai pris de nombreuses photos d’artistes, de danseurs, de cavaliers et de familles. Comme j’étais présent plusieurs jours de suite, j’ai pu en donner des exemplaires aux pères et mères de famille. Dès lors, ils m’ont intégré dans leur groupe.

A cette occasion, j’ai observé comme la photographie était un moyen extraordinaire pour nouer des contacts et pour participer à la vie locale en s’y noyant. J’ai aussi compris que, pour photographier des personnes, il ne faut pas avoir de télé-objectif. Il faut être proche. Il faut les connaître personnellement. Il faut s’intégrer dans leur environnement. Ainsi, plus les années passent, plus je prolonge mes séjours dans les endroits que je visite afin de faire partie de cette respiration et afin d’être présent pour les plus belles lumières.

Portraitiste du réel

L’atmosphère d’une fête espagnole est addictive et offre de magnifiques opportunités mais ma technique de portrait était inexistante. J’envisageais de me rendre à la Feria de Jerez en mai 2010. J’ai donc pris un cours, en extérieur, avec le photographe professionnel Pascal Kyriasis, à Nantes. Annaelle était notre modèle. Quinze jours après, j’ai suivi un nouveau cours, en petit groupe cette fois là. Nous avons pratiqué le studio, toujours avec Annaelle et sous l’instruction de Pascal qui, en partant, m’a donné trois conseils pour Jerez: « Concentre toi sur les détails. Soigne ta lumière. Soigne tes arrière-plan. »

J’ai beaucoup aimé Jerez. On y trouve de la sincérité et de la beauté. Mais il n’y a pas cette ambiance familiale, totalement dépourvue de touristes, que l’on peut connaître à Arcos de la Frontera.

J’ai, à ce moment là, décidé de devenir, aussi, un photographe portraitiste – troisième évolution

Portraitiste de séances photos organisées

Une belle histoire sibérienne

De nouveau en Sibérie, au cours de l’été 2010, je m’étais fait à l’idée que la pratique de la « photo session » faisait partie de la culture nationale. Mieux, je me sentais prêt à jouer le jeu. Après une deuxième expédition dans les Monts Saïan, purement tournée vers la nature, la montagne et les paysages, je me suis rendu à Yakoutsk. Dès le lendemain de mon arrivée, dans cette ville que je découvrais pour la première fois, dans une chaleur accablante – thermomètre public bloqué à 38°C avant de rendre l’âme (quelques mois plus tard, j’y connaîtrai -50°C) – j’ai vécu une situation assez étonnante. Elle allait me pousser, une nouvelle fois, à évoluer. Au risque de digressions, il me faut raconter cette belle histoire.

A la poste, deux jeunes femmes, de simple mais excellente présentation, me voient travailler sur mes albums en ligne et aperçoivent mes photos de la Feria de Jerez. Interloquées, elles souhaitent regarder. Je ne comprends pas les commentaires. Une des deux me passe un téléphone portable. Un homme, Aleksander, se présente poliment en anglais comme le « make-up artist » de Yana-Maria. (Make-up artist, WTF?). Il me transmets leur demande de bien vouloir faire une séance de photo avec les deux amies. Voilà, ça se passe comme ça. On est, très, très loin de la France. Vous ne cherchez pas les modèles. On ne parait pas surpris par le fait que vous preniez des photos. Au contraire, on vous sollicite à cette fin.

Sibérie: Fleuve Léna, Yakoutie

Nous prévoyons de nous recontacter. Plus tard dans la semaine, par le truchement de Vera Sidorova, une amie, à cette époque Vice-Ministre des Affaires Extérieures de la République Autonome de Yakoutie, nous précisons le lieu, la date et l’heure de la rencontre. Dima est heureux de me guider dans Yakoutsk pour pouvoir pratiquer la langue anglaise. Par la même occasion, il est désireux de passer quelque temps avec Viktoria, sa discrète camarade étudiante Nous avions, donc, initialement prévu d’aller photographier, tous les trois, le port en fin de journée. Nous nous retrouvons devant l’hôtel « Polar Star », lieu de rendez-vous habituel. Changement de programme.

Nous sommes rejoints par Yana-Maria ainsi que par Maya et sa petite sœur. Nous montons, ensemble, dans la grosse voiture tout terrain de Maya. Je suis un peu surpris de voir une étudiante disposer d’un tel véhicule. Mais pourquoi pas? Yana-Maria et Maya m’offre, un stylo en argent dans un coffret cadeau… Mais où suis-je donc? Dans le coffre, Dima s’exclame: « Bernard, Yana-Maria is Miss Yakutia! »

Sibérie: Yana-Maria & Maya, fleuve Léna, Yakoutie

Pour comprendre la situation, il faut revenir quelques jours en arrière. Maya est la belle-fille et le modèle de «Kierge», le principal joaillier de Yakoutsk – entre autres richesses, cette ville est la deuxième capitale mondiale du diamant. Maya, accompagnée de Yana-Maria, Miss Yakutia 2009 et finaliste Miss Russia 2010, était venue à la poste de Yakoutsk car, à ce moment là, la connexion Internet de «Kierge» était en panne. C’est ainsi que nous avons lancé cette «session photo» sur les bords de l’immense fleuve Léna, né près du Baikal et se jetant dans la mer des Laptev, océan arctique.

Bien qu’il se soit agi de photos privées, quasiment des photos de vacances, les deux amies étaient venues avec plusieurs tenues et étaient maquillées par un professionnel. Ce n’est pas une coutume observable en France. Dans cette partie de l’Europe de l’Est (voire Asie, pour ce qui est de la Sibérie) il est infiniment plus facile de travailler la photo de portrait que dans notre pays. On en vient à vous le demander, comme nous l’avons vu. Et on vous remercie pour cela. Yana-Maria et Maya furent les premiers portraits posés et organisés, que j’ai eu l’occasion de réaliser. Ce fut au cours de mon cinquième et avant dernier voyage en Russie. Outre le bon moment passé, ensemble, ces deux amies m’ont, sans le savoir, ouvert les portes d’un autre monde. Je retrouverai, par la suite, ce rite de la «session photo» en Ukraine

Auparavant, je serai revenu en Yakoutie pour faire des images dans des températures extrêmes. En voici une présentation de Bolot Bocharev photographe et guide local.« Yakutia in winter. By Bernard Grua »« Bernard Grua is a French photographer. I thought photography is his job, but it appeared to be his hobby. Besides he fell in love with the Siberian region of Yakutia. Isn’t it great? By the way, these winter pictures from his recent (second) visit to Yakutsk. Ok, no more words, enjoy his photos. »

Sibérie (Yakoutie): Yakoutsk – Grisha, éleveur de chevaux, Tomtor | Anna, grand-mère de Kirill Tretyakov, environs de Yakoutsk

Sibérie (Yakoutie): Vendeuses de poisson, marché de Yakoutsk – Route de la Kolyma
Katya & les pêcheurs sur le fleuve – Port de Yakoutsk

Une belle histoire ukrainienne

Ukraine: Carpates – Lviv – Loutsk Loustk – Ivano-Frankivsk- Lviv

Je m’étais documenté sur la photographie de paysages et de monuments, de même j’ai recherché de la bibliographie sur la photo de portrait. Cette dernière restait toujours pour moi la plus complexe.

En 2012, j’ai eu la chance de faire quelques séances, à Kyiv, dans le studio de Svetlana Katrichenko, Make-Up Artist (MAU) et photographe. A Kyiv, j’ai connu quasiment la même situation qu’à Yakoutsk. Pour notre premier travail, Svetlana et moi avons photographié Olga, modèle et hôtesse de l’air de chez Wizzair.

Ukraine: Olga, studio de Svetlana Katrichenko, Kyiv

Olga était contente du résultat. Elle a souhaité une « session photo » dans le musée de l’aviation. Elle y pensait en le survolant quotidiennement, au décollage, depuis l’aéroport de «Kyiv Zhuliany». Étonnamment, cela correspondait à un de mes projets. Conformément à ma pratique habituelle, je lui ai demandé de bien vouloir venir accompagnée. Olga a fait signe à Regina, originaire, comme elle, de Simferopol, Crimée. C’est ainsi que j’ai commencé à faire des séances photos. Je me suis constitué un portfolio. Mon travail a été observé. J’ai été sollicité.

Ukraine: Olga & Regina, musée de l’aviation, Kyiv

Il y a quelques années, j’étais photographe au mariage parisien de mon camarade Guillaume, un Français établi en Ukraine. Il épousait une ressortissante de ce pays. Je lui faisais compliment sur sa capacité à être photographié et sur son naturel. Il m’a répondu: «Tu sais, depuis le temps que je vis à Kyiv, j’ai appris ce que c’est d’être face à un objectif». De fait, il était très facile de photographier ce couple entouré des amies de la mariée. Je n’avais rien à diriger. Tout m’était suggéré spontanément. La culture de la «session photo».Voilà comment j’en suis venu à être photographe de modèles professionnels ou amateurs dans le cadre de «shooting» – quatrième évolution


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Bernard Grua photographe: Dans un précédent article, j’ai expliqué comment l’immensité sibérienne m’a transformé de l’état de voyageur photographe à celui de photographe voyageur. Ici, je vais expliquer que la Sibérie a fait, aussi, de moi un photographe portraitiste…
Yana-Maria sur le fleuve Lena

Episodes précédents des chemins de traverse d’un parcours photographique

1er récit:

Voyages, comment l’appareil photo a-t-il pris le pouvoir ?
Bernard Grua photographe: Voici une histoire à la fois ordinaire et inhabituelle. Je vais vous raconter comment l’appareil photo, qui n’était envisagé que comme un accessoire de voyage, est devenu le décideur de voyages ultérieurs. La raison en est la découverte de la prodigieuse immensité sibérienne…

Voici une histoire à la fois ordinaire et inhabituelle. Je vais vous raconter comment l’appareil photo, qui n’était envisagé que comme un accessoire de voyage, est devenu le décideur de voyages ultérieurs. La raison en est la découverte de la prodigieuse immensité sibérienne… Lire la suite

2ème récit:

Quand et comment l’heure bleue m’a-t-elle possédé ?
Bernard Grua photographe: On me demande, parfois, pourquoi et comment je serais devenu un photographe de « l’heure bleue ». Il s’agit d’ une aventure et d’une recherche solitaires que j’ai menées sans même avoir réellement conscience d’entrer dans une discipline particulière…

On me demande, parfois, pourquoi et comment je serais devenu un photographe de « l’heure bleue ». Il s’agit d’ une aventure et d’une recherche solitaires que j’ai menées sans même avoir réellement conscience d’entrer dans une discipline particulière… Lire la suite

Publié par Bernard Grua

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2 commentaires sur « Comment la Sibérie fut-elle une initiation au portrait? »

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